Conseiller municipal de Grenoble
A l’issue d’un processus d’écriture qui s’est largement appuyé sur le recueil de la parole des chibanis (« cheveux blancs »), ces vieux migrants d’aujourd’hui, venus en France dans les années 60 porter par leur travail la croissance des « 30 glorieuses » et délaissés depuis tant d’années, Nasser Djemaï a écrit et mis en scène « Invisibles », une formidable pièce de théâtre coproduite par la MC2 et à voir absolument, jusqu’au 3 décembre (c’est ici pour plus d’infos).
Avec une tendresse infinie, un humour tout en dérision de soi et des autres, un recul sur l’histoire et une émotion toujours sensible, comme un fil tendu tout au long de la pièce, Nasser Djemaï raconte la quête d’un père par un jeune homme plongé au cœur de la vie quotidienne d’un foyer Adoma (ex Sonacotra), et qui va trouver plus qu’un père : une famille de destin, unie par la conscience collective de ces vies broyées par un colonialisme économique qui a toujours déconsidéré cette main d’œuvre immigrée assignée aux tâches les plus pénibles, aux cadences les plus fortes, aux risques d’accidents les plus élevés. Chaque itinéraire que nous retrouvons au travers des cinq résidents du foyer (tous interprétés par des acteurs superbes) éclaire mieux que tous les discours les choix et les souffrances intimes de ces hommes qui ont renoncé à leur vie de famille, les révoltes de citoyens qui ont vécu et soutenu l’indépendance, et ont eu le sentiment d’avoir été trahi de partout, notamment par la France, et au final, quand les rêves se révèlent des illusions, cette forme de sagesse dans le renoncement, dans l’effacement, que certains ont trouvé. Comme si l’invisibilité était une condition de l’apaisement, du repli sur une fraternité de semblables, pour continuer à vivre, tout simplement. Au-delà de la mise en lumière émouvante de la réalité de vie des chibanis, la pièce propose ainsi une subtile mise en abyme des choix, des modes et des rythmes de vie de chacun qui constitue une belle invitation à la réflexion.
Evidemment, l’incontestable qualité littéraire de la pièce et les réflexions intimes qu’elle ouvre ne doivent pas faire oublier son objet premier, qui a valeur de témoignage sur les conditions de vie des chibanis mais aussi d’interpellation de la conscience de chacun comme de la responsabilité politique. Né à Grenoble et ayant grandi à Teisseire, Nasser Djemaï connaît les associations qui accompagnent depuis des années les chibanis, tant pour les aider dans les dossiers administratifs (ah, ces impossibles dossiers de retraites !) que pour faciliter leur vie sociale. Il a d’ailleurs travaillé avec Fraternité – Teisseire et Pays’age pour la création des « Invisibles », associations qui réfléchissent actuellement avec la Ville et le CCAS pour étendre la création de café sociaux à d’autres quartiers, par exemple à Mistral et à la Villeneuve. Nous essayons aussi, avec la mise en place d’équipes gérontologiques territorialisées, d’inclure les vieux migrants dans toutes les initiatives d’animation et d’amélioration de la vie sociale, avec quelques succès, mais aussi des échecs tant il est difficile de dépasser les logiques d’entre-soi, quelles que soient les origines. Enfin, pour avoir visité l’ensemble des foyers Sonacotra il y a quelques années, parfois avec une terrible consternation tant les conditions de vie étaient indignes malgré les efforts des salariés, je ne peux que me réjouir que les démarches de reconstruction des foyers Adoma soient très engagées à Grenoble, offrant à ces vieux migrants qui ont construit notre ville une qualité de vie bien meilleure. C’est ainsi que la toute nouvelle résidence Beauvert sera inaugurée le 5 décembre prochain.
Comme un symbole que ces « invisibles » de la République ont en partie gagné, bien que trop tardivement, le respect et la reconnaissance qui leur sont dus.